Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

anthologie

Sarah la louchette, Charles Baudelaire

Publié le par Elizabeth Robin

photo: © Juan Jose Bujidos

photo: © Juan Jose Bujidos

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre:

La gueuse de mon âme, emprunte tout son lustre;

Invisible aux regards de l'univers moqueur,

Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

 

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.

Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,

Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,

Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

 

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque;

Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux

De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

 

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange

Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,

Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné

Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.

 

Elle n'a que vingt ans, la gorge déjà basse

Pend de chaque côté comme une calebasse,

Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,

Ainsi qu'un nouveau-né, je la tête et la mords,

 

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole

Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,

Je la lèche en silence avec plus de ferveur

Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

 

La pauvre créature, au plaisir essoufflée,

A de rauques hoquets la poitrine gonflée,

Et je devine au bruit de son souffle brutal

Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

 

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,

Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,

Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants,

Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

 

Ce qui fait que de suif elle use plus de livres

Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,

Et redoute bien moins la faim et ses tourments

Que l'apparition de ses défunts amants.

 

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,

Se faufilant, au coin d'une rue égarée,

Et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé,

Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

 

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure

Au visage fardé de cette pauvre impure

Que déesse Famine a par un soir d'hiver,

Contrainte à relever ses jupons en plein air.

 

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,

Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,

Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,

Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.

Voir les commentaires

Heureux celui qui meurt d'aimer, Louis Aragon, Le fou d'Elsa

Publié le par Elizabeth Robin

photo: © Juan Jose Bujidos

photo: © Juan Jose Bujidos

O mon jardin d’eau fraîche et d’ombre

Ma danse d’être mon cœur sombre

Mon ciel des étoiles sans nombre

Ma barque au loin douce à ramer

Heureux celui qui devient sourd

Au chant s’il naît de son amour

Aveugle au jour d’après son jour

Ses yeux sur toi seule fermés

 

Heureux celui qui meurt d’aimer

Heureux celui qui meurt d’aimer

 

D’aimer si fort ses lèvres closes

Qu’il n’ait besoin de nulle chose

Hormis le souvenir des roses

À jamais de toi parfumées

Celui qui meurt même à douleur

À qui sans toi le monde est leurre

Et n’en retient que les couleurs

Il lui suffit qu’il t’ait nommée

 

Heureux celui qui meurt d’aimer

Heureux celui qui meurt d’aimer

 

Mon enfant dit-il ma chère âme

Le temps de te connaître ô femme

L’éternité n’est qu’une pâme

Au feu dont je suis consumé

Il dit ô femme et qu’il taise

Le nom qui ressemble à la braise

À la bouche rouge à la fraise

À jamais dans ses dents formée

 

Heureux celui qui meurt d’aimer

Heureux celui qui meurt d’aimer

 

Il a dit ô femme et s’achève

Ainsi la vie, ainsi le rêve

Et soit sur la place de grève

Ou dans le lit accoutumé

Jeunes amants vous dont c’est l’âge

Entre la ronde et le voyage

Fou s’épargnant qui se croit sage

Criez à qui veut vous blâmer

 

Heureux celui qui meurt d’aimer

Heureux celui qui meurt d’aimer

Voir les commentaires

Les papillons, Gérard de Nerval

Publié le par Elizabeth Robin

photo: Juan Jose Bujidos

photo: Juan Jose Bujidos

I

De toutes les belles choses

Qui nous manquent en hiver,

Qu’aimez-vous mieux ? — Moi, les roses ;

— Moi, l’aspect d’un beau pré vert ;

— Moi, la moisson blondissante,

Chevelure des sillons ;

— Moi, le rossignol qui chante ;

— Et moi, les beaux papillons !

 

Le papillon, fleur sans tige,

Qui voltige,

Que l’on cueille en un réseau ;

Dans la nature infinie,

Harmonie

Entre la plante et l’oiseau !...

 

Quand revient l’été superbe,

Je m’en vais au bois tout seul :

Je m’étends dans la grande herbe,

Perdu dans ce vert linceul :

Sur ma tête renversée,

Là, chacun d’eux à son tour,

Passe comme une pensée

De poésie et d’amour !

 

Voici le papillon « faune »,

Noir et jaune ;

Voici le « mars » azuré,

Agitant des étincelles

Sur ses ailes

D’un velours riche et moiré.

 

Voici le « vulcain » rapide

Qui vole comme un oiseau :

Son aile noire et splendide

Porte un grand ruban ponceau.

Dieux ! le « soufré », dans l’espace,

Comme un éclair a relui…

Mais le joyeux « nacré » passe,

Et je ne vois plus que lui !

 

II

Comme un éventail de soie,

Il déploie

Son manteau semé d’argent ;

Et sa robe bigarrée

Est dorée

D’un or verdâtre et changeant.

 

Voici le « machaon-zèbre »,

De fauve et de noir rayé ;

Le « deuil », en habit funèbre,

Et le « miroir », bleu strié ;

Voici « l’argus », feuille morte,

Le « morio », le « grand-bleu »,

Et le « paon du jour » qui porte

Sur chaque aile un œil de feu !

 

Mais le soir brunit nos plaines ;

Les « phalènes »

Prennent leur essor bruyant,

Et les « sphinx » aux couleurs sombres,

Dans les ombres

Voltigent en tournoyant.

 

C’est le « grand paon » à l’œil rose

Dessiné sur un fond gris,

Qui ne vole qu’à nuit close,

Comme les chauves-souris ;

Le « bombice » du troène,

Rayé de jaune et de vent,

Et le « papillon du chêne »

Qui ne meurt qu’en hiver !...

 

Voici le sphinx à la tête

De squelette,

Peinte en blanc sur un fond noir,

Que le villageois redoute,

Sur sa route,

De voir voltiger le soir.

 

Je hais aussi «les « phalènes »,

Sombres hôtes de la nuit,

Qui voltigent dans nos plaines

De sept heures à minuit ;

Mais vous, papillons que j’aime,

Légers papillons de jour,

Tout en vous est un emblème

De poésie et d’amour !

 

III

Malheur, papillons que j’aime,

Doux emblème,

A vous pour votre beauté !...

Un doigt, de votre corsage,

Au passage,

Froisse, hélas ! le velouté !...

 

Une toute jeune fille

Au cœur tendre, au doux souris,

Perçant vos cœurs d’une aiguille,

Vous contemple l’œil surpris :

Et vos pattes sont coupées

Par l’ongle blanc qui les mord,

Et vos antennes crispées

Dans les couleurs de la mort !...

 

Gérard de Nerval, Odelettes

Voir les commentaires

C'est parce que l'intuition..., Victor Hugo

Publié le par Elizabeth Robin

photo: Juan Jose Bujidos

photo: Juan Jose Bujidos

"C'est parce que l'intuition est surhumaine qu'il faut la croire,

c'est parce qu'elle est mystérieuse qu'il faut l'écouter,

c'est parce qu'elle semble obscure qu'elle est lumineuse." 

Victor Hugo

Voir les commentaires

Camélia et Pâquerette, Théophile Gautier

Publié le par Elizabeth Robin

photo: © Juan Jose Bujidos

photo: © Juan Jose Bujidos

On admire les fleurs de serre

Qui loin de leur soleil natal,

Comme des joyaux mis sous verre,

Brillent sous un ciel de cristal.

 

Sans que les brises les effleurent

De leurs baisers mystérieux,

Elles naissent, vivent et meurent

Devant le regard curieux.

 

À l’abri des murs diaphanes,

De leur sein ouvrant le trésor,

Comme de belles courtisanes,

Elles se vendent à prix d’or.

 

La porcelaine de la Chine

Les reçoit par groupe coquets,

Ou quelque main gantée et fine

Au bal les balance en bouquets.

 

Mais souvent parmi l’herbe verte,

Fuyant les yeux, fuyant les doigts,

De silence et d’ombre couverte,

Une fleur vit au fond des bois.

 

Un papillon blanc qui voltige,

Un coup d’œil au hasard jeté,

Vous fait surprendre sur sa tige

La fleur dans sa simplicité.

 

Belle de sa parure agreste

S’épanouissant au ciel bleu,

Et versant son parfum modeste

Pour la solitude et pour Dieu.

Sans toucher à son pur calice

Qu’agite un frisson de pudeur,

Vous respirez avec délice

Son âme dans sa fraîche odeur.

 

Et tulipes au port superbe,

Camélias si chers payés,

Pour la petite fleur sous l’herbe

En un instant, sont oubliés !

 

Camélia et Pâquerette est extrait du recueil de Théophile Gautier, Émaux et Camées, 1852

Voir les commentaires

Procession, Nightwih / extrait de Human - Nature

Publié le par Elizabeth Robin

Nightwih, Procession, publié le 9 avril 2020

Extrait du dernier album du groupe Nightwih: les paroles et la musique sont magnifiques. 

Le thème, l'humain et la nature y sont abordés avec puissance ! C'est d'une très grande beauté !

Human . :II: Nature.  : "All the Works of Nature Which Adorn the World"

 

 

Voir les commentaires

Le bonheur ainsi que l'ennui, Anna de Noailles

Publié le par Elizabeth Robin

photo : © Juan Jose Bujidos

photo : © Juan Jose Bujidos

Le bonheur ainsi que l'ennui,

Comme deux fleuves dans la nuit,

S'en vont, rêveurs et téméraires,

Se perdre dans les eaux amères.

 

— Pourquoi nous semble-t-il toujours,

Dans la peine ou bien dans l'amour,

Qu'aucun des deux n'est éphémère ?...

Voir les commentaires

Tu ne serais pas femme..., Paul Géraldy, recueil Toi et moi

Publié le par Elizabeth Robin

photo: ©Juan Jose Bujidos

photo: ©Juan Jose Bujidos

Voir les commentaires

Printemps, Pierre Ménanteau, Renouveau

Publié le par Elizabeth Robin

photo: ©Juan Jose Bujidos

photo: ©Juan Jose Bujidos

Voir les commentaires

Afin qu’il n’y soit rien changé, René Char, Fureur et Mystère, 1948

Publié le par Elizabeth Robin

photo: ©Juan Jose Bujidos

photo: ©Juan Jose Bujidos

 

Tiens mes mains intendantes, gravis l’échelle noire, ô dévouée ; la volupté des graines fume, les villes sont fer et causerie lointaine.

 

Notre désir retirait à la mer sa robe chaude avant de nager sur son cœur.

 

Dans la luzerne de ta voix tournois d’oiseaux chassent soucis de sécheresse.

 

Quand deviendront guides les sables balafrés issus des lents charrois de la terre, le calme approchera de notre espace clos.

 

La quantité de fragments me déchire.

Et debout se tient la torture.

 

Le ciel n’est plus aussi jaune, le soleil aussi bleu.

L’étoile furtive de la pluie s’annonce.

Frère, silex fidèle, ton joug s’est fendu.

L’entente a jailli de tes épaules.

 

Beauté, je me porte à ta rencontre dans la solitude du froid.

Ta lampe est rose, le vent brille.

Le seuil du soir se creuse.

 

J’ai, captif, épousé le ralenti du lierre à l’assaut de la pierre de l’éternité.

 

« Je t’aime », répète le vent à tout ce qu’il fait vivre.

Je t’aime et tu vis en moi.

 

Afin qu’il n’y soit rien changé, René Char, Fureur et Mystère, 1948

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>